Le conte qui compte (prologue)

Le conte qui compte c’est celui qui t’attend dans le secret de la pénombre quand tes pieds fatigués te disent : «Pose-toi là, nous n’irons pas plus loin !» Quand ta tête se vide de ses tourments et te laisse un moment hors du temps.

Ce conte s’inscrit dans le silence qui précède et accueille la parole  car ce conte ne se lit pas, il se dit. Dans la bouche du conteur, il attend son heure. Il peut attendre longtemps, des mois durant, avant que le récit prenne corps, que les mots s’agencent que le héros s’incarne dans l’histoire. Et le conte qui surgit alors a pris l’accent de son terroir de Bretagne, de Provence, de Namur ou d’ Arlon, voire même du pays des mille et une nuits.

Le conte qui compte se déroule toujours dans un temps qui n’existe que dans les mots qu’on dit : «à l’époque où Dieu marchait encore sur terre, quand les Korrigans couraient parmi les chemins creux, c’était au temps où souhaits se réalisaient.»

Ce conte là se contente de peu, de quelques ingrédients pour nourrir l’auditoire : prenez un héros un peu plat, un peu creux, mais dans la peau duquel on se glisse aisément, héros sans profondeur, et pourtant flamboyant. Choisissez bien quelques personnages forts : un ogre, deux dragons, ou trois fées se penchant sur un berceau d’enfant. Ajoutez-y des objets fabuleux aux pouvoirs mystérieux : talismans protecteurs, clés qui ouvrent les portes de mondes parallèles, lampes habitées de Djins, fuseaux, tapis volants. Je vous en remets un peu ? Un peu de mots roulés dans des phrases confuses : « Sésame, ouvre-toi ! » « Tirez la chevillette et la bobinette cherra. » « Anne ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? » Formulettes magiques qui scandent le récit et lui donnent son rythme. Comptine rituelle qu’on attend impatient aux tournants de l’histoire.

J’ai fait mes provisions, ça y est, le conte est bon. J’ai tout ce qu’il me faut pour commencer ma fable.

« Fermez la bouche, que vos oreilles entendent, l’histoire arrive, déjà elle s’approche, déjà elle est ici et parle avec ma voix. »